étudiante en 1968
Par marie-madeleine le mardi 3 juin 2008, 22:59 - souvenirs - Lien permanent
Lundi soir j'étais au Rond point pour une soirée débat sur l'Impensée 68. La première partie était
vivante, l'idée des enfants de 68 est riche et Virginie Linhart tellement
spontanée! mais comme c'était difficile pour moi d'écouter François Dosse, il
semble que je n'étais pas la seule, vu de l'endormissement de la salle, sans
doute vaut il mieux lire ses écrits! Tout ça m'a ramenée 40 ans en arrière et à
"mon" mai 68.....
En 1968 je terminais tranquillement ma
licence de psycho. J'étais une étudiante banale et n'étais guère politisée,
j'étais passionnée de psycho-pathologie et de linguistique, je fumais comme un
troupier, je sèchais les cours, j'aimais descendre la rue Mouffetard pour
rejoindre Censier où avaient lieu certains TD, j'y travaillais au secrétariat
pour payer mes erreurs de jeunesse, j'allais voir un médecin pour obtenir
"la pilule"
dans un coin glauque du 20ème. Je passais des journées au café en face de la
rue Jacques Callot, je militais pour la
libération des femmes, je lisais Combat. Je faisais la fête
aux soirées des Beaux Arts et de l'X qui était alors rue de la montagne Ste
Geneviève.

J'aimais les enfants, j'allais chercher Olivier et Arnaud, à
l'école de la rue Saint Benoit, deux gamins insupportables et adorables, je les
emmenais au Luxembourg et les gardais jusqu'au soir dans leur appartement de la
rue du Dragon, je m'échappais parfois au ski et à la mer, je détestais le
carcan de la famille et de la religion, je critiquais les institutions et
transgressais la loi, je chapardais des vêtements avec ma cousine rue de
Rivoli, je volais des tas de 33 tours chez Gibert Jeune et je les revendais pas
très cher.

J'habitais Vincennes avec ma soeur et déplorais qu'elle veuille
parfois travailler quand je voulais m'amuser, J'avais les cheveux longs, je
m'habillais en 14 ans et portais des mini-robes, ma couleur favorite était le
violet, je tricotais des gros pulls, des châles et des bijoux au crochet, je
dévorais Dostoievski, Lévi-Straus, j'étais fan d'Henri Michaux, j'idéalisais
Simone de Beauvoir, j'écoutais Lizt, Bob Dylan et Joan Baez, les Beatles, les
Rolling Stones et Chuck Berry. Je marchais dans Paris sans chaussure et dansais
sur le toit de mon appartement. Papa et Maman lisaient le Figaro, Match, La vie
catholique et Télérama, j'avais honte, mais quand j'allais chez eux, je me
faisais des robes et des tuniques à manches larges avec une superbe machine à
coudre à pédale, je conduisais une 2CV bleue et jouais à cache-cache en voiture
dans les champs de maïs.
J'avais un petit ami étudiant en peinture qui s'appelait Lionel,
nous passions des heures sur le Pont des Arts à exposer ses oeuvres, je restais
le soir longtemps sur les quais à l'écouter jouer de la guitare avec ses
copains. Nous descendions depuis Montmartre jusqu'à la rue Mazarine en suivant
la fanfare des Beaux Arts et en enlevant un vêtement à chaque carrefour. Je
n'étais pas fidèle mais je l'aimais beaucoup, nous reconstruisions le monde et
rêvions de justice sociale et de grands changements.

Après le 22 mars, les
discussions se prolongèrent au café, le Mazarine ou le Mazet. Lionel était
trotskyste et j'assistais aux réunions par amour autant que par conviction! Il
y avait des tracts à distribuer, nous voulions rejoindre Nanterre, certains
travaillèrent chez Renault, nous préparions la révolution, nous rêvions d'
Action, nous voulions associer nos professeurs et les ouvriers à notre combat.
Nous étions en guerre contre les maoistes et les JCR, et traitions de fascistes
ceux qui ne pensaient pas comme nous. J'étais au meeting de la Sorbonne le
3
mai, je distribuais Action, le 6 mai je confiais mon canif au barman de
notre bistrot pour ne pas être considérée comme armée en cas d'arrestation,
j'étais à Denfert le 7et puis dans la rue, à Censier,
etc...
Les leaders de tous les groupes de gauche étaient autoritaires
et intolérants et s'écoutaient parler. Je n'osais pas prendre la parole car je
n'avais pas une grande culture politique. Nous avons crié victoire au départ de
de Gaulle et à l'extension des grêves, il m'est arrivé de venir à pieds de
Vincennes et de dormir à la Sorbonne ou sous les ponts pour être sur place le
lendemain matin, j'étais à l'Odéon, aux Beaux arts... Je me suis fâchée avec
mes parents parce que je fredonnais l'Internationale en arrivant chez eux, je
crois qu'ils avaient le souvenir de 1936 et qu'ils avaient peur pour la "tête
brûlée" que j'étais, selon eux. J'ai dû chercher du travail et j'ai été
vendeuse au Prisunic de Vincennes.
Les idées ont été récupérées
par les intellectuels et les politico-syndicalistes, il y a eu les accords de
Grenelle, les évacuations, les législatives, les déceptions, les sanctions...
J'ai été dégôutée de la Politique, il était temps d'aller en vacances! L'année
suivante j'ai suivi les cours à Vincennes pendant un an et puis j'ai décidé de
me lancer dans la vie, j'ai postulé comme institutrice suppléante et je me suis
défoncée dans ce beau métier sans jamais le regretter.
Commentaires
J'aime le regard clair que donnent 40 années de recul ...
Nos 19 ( ou 28) ans de l'époque nous permettent de garder de bons souvenirs qui se mélangent à nos rèves...
Mon souhait, toujours le même, que nos enfants puissent vivre aussi bien que nous l'avons fait, et, surtout, qu'ils puissent encore savoir ce que réver veut dire ...
JF
J'adore ta façon de raconter cette période de ta vie, on a l'impression d'être à ta place, de voir avec tes yeux. C'est un très beau texte, et sur les photos, toi avec des cheveux longs, te rendent méconnaissable! Bisous