Lundi soir j'étais au Rond point pour une soirée débat sur l'Impensée 68. La première partie était vivante, l'idée des enfants de 68 est riche et Virginie Linhart tellement spontanée! mais comme c'était difficile pour moi d'écouter François Dosse, il semble que je n'étais pas la seule, vu de l'endormissement de la salle, sans doute vaut il mieux lire ses écrits! Tout ça m'a ramenée 40 ans en arrière et à "mon" mai 68.....

1968_0002.jpgEn 1968 je terminais tranquillement ma licence de psycho. J'étais une étudiante banale et n'étais guère politisée, j'étais passionnée de psycho-pathologie et de linguistique, je fumais comme un troupier, je sèchais les cours, j'aimais descendre la rue Mouffetard pour rejoindre Censier où avaient lieu certains TD, j'y travaillais au secrétariat pour payer mes erreurs de jeunesse, j'allais voir un médecin pour obtenir "la pilule" dans un coin glauque du 20ème. Je passais des journées au café en face de la rue Jacques Callot, je militais pour la libération des femmes, je lisais Combat. Je faisais la fête aux soirées des Beaux Arts et de l'X qui était alors rue de la montagne Ste Geneviève.
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J'aimais les enfants, j'allais chercher Olivier et Arnaud, à l'école de la rue Saint Benoit, deux gamins insupportables et adorables, je les emmenais au Luxembourg et les gardais jusqu'au soir dans leur appartement de la rue du Dragon, je m'échappais parfois au ski et à la mer, je détestais le carcan de la famille et de la religion, je critiquais les institutions et transgressais la loi, je chapardais des vêtements avec ma cousine rue de Rivoli, je volais des tas de 33 tours chez Gibert Jeune et je les revendais pas très cher.
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J'habitais Vincennes avec ma soeur et déplorais qu'elle veuille parfois travailler quand je voulais m'amuser, J'avais les cheveux longs, je m'habillais en 14 ans et portais des mini-robes, ma couleur favorite était le violet, je tricotais des gros pulls, des châles et des bijoux au crochet, je dévorais Dostoievski, Lévi-Straus, j'étais fan d'Henri Michaux, j'idéalisais Simone de Beauvoir, j'écoutais Lizt, Bob Dylan et Joan Baez, les Beatles, les Rolling Stones et Chuck Berry. Je marchais dans Paris sans chaussure et dansais sur le toit de mon appartement. Papa et Maman lisaient le Figaro, Match, La vie catholique et Télérama, j'avais honte, mais quand j'allais chez eux, je me faisais des robes et des tuniques à manches larges avec une superbe machine à coudre à pédale, je conduisais une 2CV bleue et jouais à cache-cache en voiture dans les champs de maïs.

J'avais un petit ami étudiant en peinture qui s'appelait Lionel, nous passions des heures sur le Pont des Arts à exposer ses oeuvres, je restais le soir longtemps sur les quais à l'écouter jouer de la guitare avec ses copains. Nous descendions depuis Montmartre jusqu'à la rue Mazarine en suivant la fanfare des Beaux Arts et en enlevant un vêtement à chaque carrefour. Je n'étais pas fidèle mais je l'aimais beaucoup, nous reconstruisions le monde et rêvions de justice sociale et de grands changements.

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Après le 22 mars, les discussions se prolongèrent au café, le Mazarine ou le Mazet. Lionel était trotskyste et j'assistais aux réunions par amour autant que par conviction! Il y avait des tracts à distribuer, nous voulions rejoindre Nanterre, certains travaillèrent chez Renault, nous préparions la révolution, nous rêvions d' Action, nous voulions associer nos professeurs et les ouvriers à notre combat. Nous étions en guerre contre les maoistes et les JCR, et traitions de fascistes ceux qui ne pensaient pas comme nous. J'étais au meeting de la Sorbonne le 3 mai, je distribuais Action, le 6 mai je confiais mon canif au barman de notre bistrot pour ne pas être considérée comme armée en cas d'arrestation, j'étais à Denfert le 7et puis dans la rue, à Censier, etc...

Les leaders de tous les groupes de gauche étaient autoritaires et intolérants et s'écoutaient parler. Je n'osais pas prendre la parole car je n'avais pas une grande culture politique. Nous avons crié victoire au départ de de Gaulle et à l'extension des grêves, il m'est arrivé de venir à pieds de Vincennes et de dormir à la Sorbonne ou sous les ponts pour être sur place le lendemain matin, j'étais à l'Odéon, aux Beaux arts... Je me suis fâchée avec mes parents parce que je fredonnais l'Internationale en arrivant chez eux, je crois qu'ils avaient le souvenir de 1936 et qu'ils avaient peur pour la "tête brûlée" que j'étais, selon eux. J'ai dû chercher du travail et j'ai été vendeuse au Prisunic de Vincennes.

1968_0004.jpgLes idées ont été récupérées par les intellectuels et les politico-syndicalistes, il y a eu les accords de Grenelle, les évacuations, les législatives, les déceptions, les sanctions... J'ai été dégôutée de la Politique, il était temps d'aller en vacances! L'année suivante j'ai suivi les cours à Vincennes pendant un an et puis j'ai décidé de me lancer dans la vie, j'ai postulé comme institutrice suppléante et je me suis défoncée dans ce beau métier sans jamais le regretter.