Très souvent à l'heure où je passe récolter les bulletins du recensement dans les couloirs et les escaliers s'échappent des odeurs de potage, de grillade ou de pâtisserie. Ce soir là, dans un petit immeuble au fond d'un jardin, entre le quatrième et le cinquième étage, un parfum bien singulier emporta mon esprit...

C'est jeudi. Nous sommes rentrés de promenade avec Maman, nous avons joué tous les quatre puis goûté dehors et terminé nos devoirs. Ma mère tricote au son des Valses de Strauss tout en surveillant notre chère Alfrédine qui fait le mènage. Papa est parti ce matin dans le Cotentin pour une expertise et va rentrer tout à l'heure. Mes frères et ma soeur jouent tous les trois dans la pièce à jouets, et je peux m'isoler. Entre les étages, à l'endroit où la marche est plus large car l'escalier tourne, il y a un petit palier et c'est là que je lis. Assise sur le rebord de la grande fenêtre qui m'éclaire, je suis tranquille! Personne ne monte au deuxième étage sauf Papa dans la soirée "pour faire sa radio" lorsque nous sommes couchés car c'est dans la pièce la plus haut perchée de la maison, qu'est installé son équipement de radio-amateur.
La comtesse de Ségur me transforme en Bon petit diable. Du rez de chaussée monte une odeur écoeurante de lait chaud qui ne m'indispose pas tout à fait. Je m'émeus d'un chagrin, me révolte contre un sacrifice ou une injustice qui fait souffrir, j'accélère ma lecture et m'enfonce dans la vie d'un autre tandis qu'entre les pages se faufile une douce odeur caramélisée. Je ne respire qu'à la fin du chapitre et jette un regard sur le parc où s'ébattent les oiseaux. Hum! ce parfum qui caresse mes narines...mais oui! ça sent la cannelle, Maman a préparé du riz au lait pour le dessert!

lamaison2.jpgAu centre de la maison de Ryes , "MA" fenêtre donnait sur la pelouse du parc.

Parfois ma mère prévoyait une Turgoule. Le samedi matin, à Ryes,chacun pouvait porter la sienne chez le boulanger où madame Apodème la mettait à cuire un jour et une nuit entière dans son four à bois. Il suffisait de réserver sa place et le dimanche après la messe nous allions chercher le plat doré empli du mets précieux.

Je ne dois plus manger ni graisse ni lait mais je ne sais pas résister à la tentation d'un riz au lait. J'aime sa douceur fondante et le goût sucré qui s'étale dans le palais. Dés la première cuillère dans la bouche, c'est un cocon douillet où je me love, une sorte de lange de flanelle blanche, un nid de coton où je me retrouve bébé sous le regard de ma Maman. Le goût de l'enfance!